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La Fête de vièle

 

La fête de Vièle


« Allo,  Quissac, quelles nouvelles ?

On va danser pendant trois jours

Car on vient de goudronner Vièle,

Qu’on se le dise aux alentours ! »


1936, heureux du goudronnage de la Rue de Vièle, de l’Argenterie et du Plan, les Vièlois décident de fêter l’événement le premier weekend du mois d’aout, qui deviendra une date traditionnelle et immuable. Monsieur Touret, habitant au tout début de la rue compose une chanson sur l’air du succès de l’époque   «  Tout va très bien Madame la Marquise » (C’est le seul couplet que nous avons retrouvé sur 5).

Je vais vous parler de cette fête comme je l’ai vécu, c'est-à-dire vers les années 1940 1950.

Au début de l’été, les habitants du quartier se réunissent et quelques volontaires prennent en main l’organisation. Le comité est formé par des jeunes et des  anciens, qui conseillent et veillent au respect des traditions. Le comité réserve l’orchestre, commande boissons, chaises et tables et divers matériel. Sans argent, sans caution, les fournisseurs font crédit !

Mais en Vièle la fête commence bien avant la date festive ! Quinze jours avant, tous les soirs, les volontaires de tous âges se réunissent dans les remises ou dans la rue, pour préparer les décorations. On découpe les drapeaux dans de grandes feuilles de papier luisant et solide, de toutes les couleurs. On commence d’abord par découper en rectangles de 21-27 et des mains expertes dessinent des formes diverses qui seront minutieusement découpées. Pas de gaspillage ! Tous les bouts sont récupérés pour s’assembler dans des formes bizarres. Un « dégourdi » suspend des longueurs de  ficelle de charcutier à hauteur de bras et chacun colle avec de la colle Rémy suivant ses inspirations. Dés qu’une cordée est prête un spécialiste la plie comme un écheveau, de la longueur d’une grosse brassée, et par une ganse la suspend. Evelyne Pommier et Adeline confectionnent des roses multicolores en crépon, liées par du fil fin de laiton et en remplissent les « banastes ». Avec des branches de buis, coupées dans la garrigue, on tresse des guirlandes autour de fil de fer souple. Ces guirlandes, pendues en arc de triomphe, et piquées et colorées par les roses de crépon, marqueront les entrées du quartier en fête (Chaussée, Cap de Vièle, Chemin de Vièle) et décoreront les porches, la placette, l’orchestre et certaines portes d’entrée. Quelques « pivoles » de Galoubier, plantées aux 4 coins de l’estrade et sur la fontaine de La Placette. Le vendredi matin, René Gauthier, arrive avec sa manche à incendie sur le dos et arrose la place, pendant que les jeunes installent, à grand renfort de cris et « d’engueulades », la buvette, les ampoules d’éclairage, les guéridons, les tables métalliques et les chaises pliantes, prêtées par les cafés. On attend le Monsieur de l’EDF pour placer le compteur. Et c’est par des dizaines d’ampoules que la Place de l’Eglise habituellement austère et sombre, s’illumine magiquement, transcendant le quotidien, en un monde merveilleux : celui de la fête !

Quinze jours avant la fête on placarde des affiches multicolores dans Quissac et les villages voisins pour annoncer les festivités. Pour plus de sureté, Fabret, notre garde champêtre, très alerte sur son vélo, fait le tour de Quissac et publie le programme des festivités :

« Drelin, drelin, avis à la population, le comité de la fête de vièle invite les Quissacoises et les Quissacois, samedi, et lundi sur la place du plan. Nombreuses attractions : concours de pétanque,, jeu de quille loto, tir…bal tous les soirs, avec le grand orchestre " Dinamic Troubadour", qu’on se le dise ! 

 

 

 

Fabret

 

La buvette est installée contre le mur du jardin du presbytère, ou une pompe à main permet de soutirer de l’eau fraiche. Les boissons sont stockées dans le jardin du curé. Les boissons sont installées dans des « pastières » avec de la glace en pain, ou dans des « sémaous » en bois, recouvertes par des bâches pour conserver la fraicheur, pendant les 3 jours de fête.

 

 

Malgré la vigilance bienveillante de Mr Boissonade et plus tard  Mr Vareille, responsables de la régie, on fait  le pastis avec de l’alcool à 90°, le « 3 six » dédoublé auquel on ajoute les fioles d’anis. On remplit ainsi quelques bonbonnes. Le lundi, Les habitants de vièle feront l’apéritif sur la placette,  « la rincette » autour de la pompe, révisée pour l’évènement, et dont l’eau est très fraiche, et le pastis coulera à flot. Une longue table sera dressée pour recevoir une multitude de verres pleins de potion magique ou plutôt de breuvage interdit. On ajoutera quelques bouteilles de Carthagène ou de muscat pour les dames. Le stand de tir est installé sur le chemin de la remise de Paul Jalaguier, la cible étant installée sur le mur de la maison Gervais. De temps en temps certains malins tirent sur la cloche de la pendule l’église, qui tinte en gémissant. On pousse les fagots, stockés dans la remise du boulanger, Mr Cabane, dont il se sert pour chauffer son four et ou il parque son âne et on joue aux  quilles. Le concours de boules se déroule sur le plan, autour de la croix, dans la Rue Bourbon vers les cimetières, et toutes les ruelles proches. L’estrade de l’orchestre se trouve contre la porte actuelle de l’église, en face la rue de Vièle.

 

 

Marcelle Gauthier, Mme et Mr Louis

 

 

 

A l’exception de la rue qui sert de piste de danse, la totalité de la place est occupée par des guéridons ou s’installent familles et amis, pour siroter des canettes de bière « la Meuse » ou de la limonade « Pschitt », servies dans des verres à bulles déformantes. Le matin des jours de fête, Les habitants de vièle sont réveillés doucement par le bruissement des drapeaux en papier qui se balancent au souffle de la brise matinale, mais aussi par le bruit des « escoubes » et des grands seaux d’eau du nettoyage du matin de notre gente féminine. La gazette des balayeuses, « déjà maissues comme des agasses, de bon matin » nous tiennent informés des derniers événements nocturnes. Guère plus tard le claquement des boules de pétanques annonce l’arrivée des premiers joueurs. Il n’est plus question de flemmarder, il faut vite aller au plan ou on entend déjà le brouhaba des préparations. Le Plan devient pendant 3 jours le centre du monde, d’où ni personne ni aucun événement ne pourraient nous déloger.

 

 

 

Avec un orchestre réduit au  saxophoniste et au tambour, les jeunes du comité commencent la tournée des « fougasses ». Ils sont munis de baluchons de draps en bandoulière, remplis de gâteaux ronds et avec tous les enfants du quartier on voit défiler un cortège très animé. Chaque habitant prend son gateau et donne son obole. Après le bal, tard dans la nuit, on fait les aubades du comité et l’orchestre réduit joue sous les fenêtres des Vièlois :

 

Perez, Jacky Dupont, Gerard  Lloret

« En l’honneur de Lucie Bonfils et de Jean Clément ou en l’honneur de Mademoiselle Roselyne Campredon … »

 

Après la pétanque du matin et l’apéro de midi les membres du comité installent les tables sur la piste de danse, car tout l’espace de la place est occupé par les chaises et guéridons. On prend ainsi le repas de midi sans tenir compte de la circulation des automobiles, qui sont très rares d’ailleurs, car les Quissacois ne s’aventurent pas en voiture dans la quartier pendant la fête. Et si une voiture de touriste se perd dans les rues étroites de Vièle, il faut déplacer toutes les longues tables et on entend :

« Dé qu’es aquel emmerdaïre, pou pas ana a pè, ou resta a son estaou ! »

Les convives apportent de quoi se sustenter : charcuterie, viandes froides, escargots, salades, tomates, concombres, melons, « courals », desserts et fruits à foison : melon d’eau, raisins chasselas, muscats, sans oublier les vins de toutes couleurs. Un banquet que Bacchus n’aurait pas renié ! D’ailleurs on ne tarde pas à voir voleter au dessus des tablées les elfes et les petits « anges boufarels » »

 

 

 Le soir le bal commence à l’apéritif et reprend après souper vers 22h.  Pasos dobles, tangos, rumbas, polkas, mazurkas, tcha-tcha-tcha, sambas, scottishs il y en a pour tous les gouts.

 

 

 

Peu avant l’entracte pour attiser la soif, l’orchestre joue des pots-pourris de chansons allant en s’accélérant.

 

           

        Paulette et André Fernand Pierre Dufour  Pépée Campana, ...Bouchité

Un soir, le père Emile Dufour, garde champêtre, arrive au milieu de la piste en chemise de nuit et ombrelle à fleur et interprète une matelote endiablée :

« Ah les petits pois, les petits pois, pois pois... »

 

 

Emile Dufour

Et s’ensuit une farandole autour de la place, zigzagant entre les tables, ne délaissant aucun recoin de la fête. De retour sur la piste, afin de reprendre le souffle on chante et danse :

« Il y avait dans mon château,

Une bouteille de pernod

Tu me la rendras, tu me la paiera

ou bien je le dirai à mon papa »

et ensuite :

« Elle a cassé la baleine de son corsage

Elle a cassé la baleine de son corset,

Elle a cassé son parapluie tans pis pour elle

Il a cassé son parapluie tans pis pour lui »

Et pour les plus sportifs : la Raspa : « lala, lala, lala, lala lalala lala »

Et enfin arrive la bombe à Bikini, que certains appelle la bombe atomique, qui fait la joie des enfants ! On se penche à droite, on se penche à gauche, et  on fait sauter très haut sa cavalière en la prenant par la taille. Ensuite on inverse les rôles, et c’est uns grande  bousculade et une hécatombe de danseurs au sol, sous les éclats de rire des grands et des petits.

 

 

 

Le lundi, dernier jour de fête,  arrive trop vite !  Le matin après la rincette à la placette, on s’installe pour le banquet et vers 15h on joue au loto sous les platanes.

 

 

La Placette

Mais c’est la soirée réservée au Vièlois, la soirée du radio crochet !Tous le monde peut se produire, une chanson une blague, une couillonade, un déguisement et hop sur l’estrade ou sur la piste! Robert Bouchité, plébiscité comme chaque année nous chante l’Hortense traditionnelle, dont toute la foule reprend le refrain :

 

 

« Elle s’appelait Hortense                     

Il s’appelait Timoléon

Ils firent connaissance

Dans un bar, marchand de marrons…

 

 

Vient ensuite le tour de Blaise, notre marchand de cacahuètes, qui se lance dans une danse du ventre endiablée : « raza lou pezef sidi, j’m’en fous » ramenée de la coloniale.

 

 

Zoèl Daudet nous raconte les mésaventures de son copain Endolfi, déguisé en lion de cirque, pour gagner quatre sous et qui se retrouve enfermé dans une cage avec un vrai lion :

« Pitié, lui dit-il, yé les zenfants qui crèvent de faim a la messon » et le lion lui réponds : «  tais toi couillon, on va se faire virer, moi aussi je suisdéguisé» .

 

 

 

 

Des scouts de passage chantent en cœur : « il y avait dans mon village un homme qui avait des poux, Barbapoux» Le bel canto aussi, a son heure de gloire et Monsieur Marcou, grand ténor, qui chante Minuit chrétien à noél à l’eglise, nous interprète « la chanson des blés d’or ».

   

 

 

              

                                                              Ginette Cabane

 

Ginette Cabane, avec sa belle voix  chante tout le répertoire de Piaf et il faut l’arréter sinon nous y serions encore !

Le succès est garanti à tous ces artistes d’un soir, les applaudissements fusent et la fête se termine dans la joie et la fraternité des habitants du quartier, qui ont pu pendant trois jours oublier leurs soucis !

Et les derniers fêtards de chanter, tard dans la nuit :

 

« Are qu’aven tout acaba, Fuman la pipo, Fuman la pipo, Are qu’aven tout acaba, Fuman la pipo sin tabac »

« Y anaren  toutes y anaren toutes, aménaren nostres éfants, y la semano sera pagado, como si travaillavian »

 

A l’an que ven, y si sien pas may,

Que seguen pas men !

 

 

 

 

(Sur des souvenirs de Daniel Lloret, mis en page par Roger Llorca)



22/10/2011
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